Théâtre contre Télévison

J’avais gardé un vieil article de journal où Michel Bouquet parlait de la télévision. Avant de perdre ce bout de papier, je ne résiste pas au plaisir de vous le faire partager. (Je pense que l’article vient de l’Avant-scène Théâtre, mais je n’ai plus aucune référence. Peut-être que quelqu’un pourra me dire…)

 

MICHEL BOUQUET CONTRE LA MACHINE

Dans un entretien publié dans Le Monde […] en 19 octobre 1978), Michel Bouquet annonçait une déclaration de guerre enflammée contre une nouvelle civilisation robotrice et la Télévision. Cette pensée […] n’a pas été démentie par la réalité, Au contraire.

GILBERT COMTE. – Nous vivons dans une société dite de spectacle. Quelles en sont les conséquences pour un acteur?

 

MICHEL BOUQUET. – Les gens se trompent sur les mots. Nous vivons d’abord et surtout une époque d’audiovisuel. Or l’audiovisuel tue le spectacle, ou le réduit à sa caricature. Parfois même, il devient l’alibi de sa destruction. Naturellement, je parle du spectacle au sens grec, comme une réflexion générale, humaine, sur les affaires de la cité. L’audiovisuel ne s’intéresse pas aux hommes. Il obéit à la machine. Nous vivons une étrange inversion des rôles, Les hommes créèrent la machine pour qu’elle les soulage et leur obéisse. Voici qu’elle leur impose de nouvelles tâches et qu’elle les commande. Ils s’habituent tellement à leur servitude mécanique qu’ils en oublient les humains. La machine prend tout, elle ne rend rien. Mes propos paraîtront peut-être outrés. Je donne mon opinion sans prétendre l’imposer aux autres, A partir du moment où elle dirige toutes les activités humaines, la machine s’empare du spectacle, et elle le détruit par la télévision.

La télévision est une machine, Le spectacle doit donc se plier à son rythme. La rapidité dégrade. Je viens de réaliser un Rembrandt en dix-sept jours. C’est aberrant. Le rôle m’avait pris plusieurs mois de préparation. La télévision comporte cette monstruosité particulière quelle fonctionne pour elle-même, tourne d’après ses propres lois sans s’occuper du reste. Elle consomme des réserves extraordinaires d’hommes, d’argent. Elle apporte peu de renouvellement à l’art. En même temps, elle vide les salles. A cause d’elle, le spectacle agonise. Quasiment, il est mort. Le geste même de tourner un bouton, de changer de spectacle à volonté, pour un oui ou pour un non, imprime à la chose vue des rotations mortelles.

Le spectacle s’annule par sa prolifération. Les gens se mettent à tout mélanger. Remplis, saoulés d’images, ils ne les reconnaissent plus. Un jour, ils confondront un court métrage publicitaire avec une tragédie de Sophocle. Dans cet univers-là, il n’existe plus de civilisation pour les hommes, mais une gigantesque, une lugubre robotisation de pauvres êtres rendus insensibles. Habitués à voir mourir leurs semblables de faim, dans les inondations, dans les guerres civiles ou les révolutions, aux quatres coins de la planète, par petit écran interposé. nos contemporains acquièrent une insensibilité prodigieuse. terrifiante …

Les comédiens ne vivent pas dans un monde spécial, retranché de l’autre, sans communication avec lui. Au Conservatoire, beaucoup de nos plus jeunes élèves s’aperçoivent parfaitement qu’ils entrent dans un art menacé d’agonie. Ils savent qu’ils auront du mal à en vivre, qu’ils en vivront donc probablement mal, dans l’indifférence de l’opinion et du pouvoir. La crise du textile ou celle de la sidérurgie émeuvent parce qu’elles touchent des régions entières. Celle du spectacle concerne à peu près douze mille professionnels sur cinquante millions d’habitants.

Une minorité négligeable, d’imperceptibles marginaux, qu’un Etat moderne, une économie parfaitement rationalisée, sacrifieront sans craindre de grèves ni de troubles. Excepté eux mêmes, qui se battra pour leur cause, l’art qu’ils représentent?

 

G. C. – Et s’ils échouent?

M. B. – Tout le monde deviendra le roi de son cul. Je ne prononce pas ces mots-là par goût du scandale, mais pour situer un choix essentiel. […] Nous en sommes là. Or c’est grave, infiniment dramatique, d’avoir seulement soi comme référence définitive. On ne supporte plus d’avoir tort. La civilisation narcissique, c’est cela que j’appelle devenir le roi de son cul.

G. B. – A défaut de référence à Dieu, il reste la culture, le savoir.

M. B. – La télévision les tue. Jour après jour, nous assistons à l’un des plus grands drames de l’histoire humaine : toute une génération cesse de savoir lire. J’ai toujours été hanté par l’image des camps de concentration et je me demande s’ils ne se préfiguraient pas notre univers infantilisé, encadré, surveillé. Bien sûr, nos camps à nous ne présentent pas l’aspect rébarbatif et affreux des autres. Ils ont de la lumière, de la verdure, des gadgets, beaucoup de gadgets. On peut même en sortir le samedi et le dimanche. Les hommes n’en sont pas moins traités comme des enfants, avec la télévision et des bandes dessinées pour qu’ils se tiennent tranquilles.

Le prix social, humain, artistique de cette capitulation devient effrayant. Si l’art du spectacle entre en crise, ce n’est pas la faute des artistes. Il en existe, il en surgit toujours d’excellents. Pourquoi le Parlement ne donnerait-il pas son avis sur la mort d’un art ? Il faut élaborer une éthique humaine, dresser une morale humaniste devant la nouvelle barbarie. Je le ressent ainsi, et ne suis certainement pas le seul.

(propos recueillis par GILBERT COMTE)